Cette semaine, les relevés du BaromÚtre sécuritaire du Kivu ont franchi une barre tragique et symbolique : la mort de plus de 1000 civils a été enregistrée au Nord-Kivu
et en Ituri depuis lâinstauration de lâĂ©tat de siĂšge dans ces deux provinces,
le 6 mai dernier. Pourtant, tout laisse croire que le président Félix Tshisekedi
va continuer Ă prolonger cette mesure. Pourquoi ?
Bonjour. Nous sommes le vendredi 29 octobre et vous Ă©coutez le 37e numĂ©ro de Po na GEC, la capsule audio du Groupe dâĂ©tude sur le Congo de lâUniversitĂ© de New-York, qui tente dâĂ©clairer lâactualitĂ© de la RDC. Je suis Pierre Boisselet, le coordonnateur du BaromĂštre sĂ©curitaire du Kivu, et cette semaine, nous nous intĂ©ressons Ă lâĂ©tat de siĂšge.
Cela fait bientÎt six mois que cette mesure a été mise en place par le président de la République. Et jusque-là , les chiffres ne montrent aucun bilan positif. Non seulement les
tueries de civils se sont poursuivies. Mais elles se sont poursuivies au mĂȘme
rythme quâavant lâĂ©tat de siĂšge.
En rĂ©alitĂ©, les effets de cette mesure nâont pas Ă©tĂ© ceux qui Ă©taient attendus. Des militaires et policiers ont pris possession des administrations civiles dans les provinces,
territoires, et villes du Nord-Kivu et de lâIturi. Ils ont Ă©tĂ© largement accaparĂ©s par cette charges. Et trĂšs peu de moyens supplĂ©mentaires leur ont Ă©tĂ© fournis. ConsĂ©quence paradoxale : Ă lâexception notable du territoire de Djugu, en Ituri, lâactivitĂ© de lâarmĂ©e
congolaise sur le terrain a en rĂ©alitĂ© diminuĂ© depuis lâinstauration de lâĂ©tat
de siĂšge. Le rapport de la Commission dĂ©fense et sĂ©curitĂ© de lâAssemblĂ©e nationale, qui a auditionnĂ© les ministres concernĂ©s au mois dâaoĂ»t, dresse un Ă©tat des lieux accablant : « la proclamation de lâĂ©tat de siĂšge nâa pas Ă©tĂ© sous-tendue par une
planification dâactions stratĂ©giques de lâĂ©tat de siĂšge. Elle lâa Ă©tĂ© sans un montage financier consĂ©quent et cohĂ©rent, sans dĂ©finition dâobjectifs militaires et sans un chronogramme dâactions stratĂ©giques, opĂ©rationnelles et tactiques ».
Sur le terrain, lâopinion semble de plus en plus sceptique. Lors du dernier sondage du Groupe dâĂ©tude sur le Congo et de la Fondation Berci, rĂ©alisĂ©e en septembre, 66% des
personnes interrogĂ©es dans les provinces du Kivu et de lâIturi estimaient que
la situation sĂ©curitaire sâĂ©tait dĂ©gradĂ©e depuis l'investiture du gouvernement actuel, au mois dâavril. MalgrĂ© cela, le prĂ©sident Tshisekedi ne montre aucun signe de remettre en cause sa dĂ©cision. Lors de lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de lâONU, Ă New-York, le 21 septembre, il a mĂȘme dit quâil la lĂšverait lorsque « les circonstances qui l'ont motivĂ© disparaĂźtront ».
Ce discours est trĂšs diffĂ©rent de celui de lâinstauration de lâĂ©tat de siĂšge, qui prĂ©voyait une pĂ©riode courte, dâun mois Ă lâorigine. Ce changement pourrait inscrire le pays dans un piĂšge : celui dâune mesure inefficace, mais malgrĂ© tout maintenue indĂ©finiment .
Alors, pourquoi le prĂ©sident tient-il tant Ă cette mesure ? Il y a dâabord une question de crĂ©di tpolitique : revenir en arriĂšre, alors que les tueries se poursuivent
manifestement, serait un aveu dâĂ©chec difficile Ă assumer devant lâopinion.
Ensuite, en dĂ©pit dâune dĂ©fiance croissante dans lâEst, la mesure demeure trĂšs populaire au plan national : 63% des Congolais interrogĂ© s lors du sondage de septembre jugeaient que câĂ©tait une bonne chose. Dâun point de vue
strictement politicien, cette mesure prĂ©sente des avantages : elle donne lâimpression
dâune action sur le problĂšme, quand bien mĂȘme aucun effort rĂ©el ne serait
consenti.
De maniĂšre plus pernicieuse, les militaires qui ont obtenu, grĂące Ă cette mesure, des postes et lâaccĂšs Ă des ressources, nâont pas dâintĂ©rĂȘt personnel Ă ce quâelle prenne fin. On peut imaginer quâils ne fassent remonter que les informations qui les arrangent, dissimulent leurs pertes, pourtant nombreuses, et communiquent constamment sur des progrĂšs, sans jamais atteindre une paix vĂ©ritable. Une maniĂšre de sortir de ce cycle
inquiĂ©tant serait que le parlement joue pleinement son rĂŽle de contrĂŽle de lâexĂ©cutif, Ă©value objectivement cette mesure, et, sâil lâestime nĂ©cessaire, sâoppose Ă sa reconduction ou la conditionne Ă des rĂ©formes.
Le rapport de la Commission dĂ©fense et sĂ©curitĂ©, dont des extraits sont parus dans Jeune Afrique, pourrait ĂȘtre une Ă©tape importante sâil permettait lâouverture dâun
dĂ©bat dĂ©mocratique sur lâĂ©tat de siĂšge.
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